J’adore la sensation de passer pour un vieux con. Vous vous souvenez de l’époque où la RedBull était illégale sur le territoire français ?
Souvenir d’un court voyage scolaire en Espagne, dix-sept ans peut être, après la visite de Figueras et de la maison tarée de Dali, le retour et le net souvenir de l’hystérie qui nous prit soudain tous, juste avant de passer la frontière, d’acheter à la station-service des dizaines de canettes de RedBull que nous planquâmes dans les filets des sièges, dans les Eastpacks et dans la doublure des duvets - puis du bus roulant jusqu’à Paris au rythme des décapsulages et des rots parfumés à la taurine. Évidemment excités comme des hyènes à sautiller, la RedBull aidant, sur les rangées de sièges fatigués au grand dam des profs qui essayaient de dormir.
Pas bu de la Redbull depuis cette époque-là. Son odeur de médicament, sa couleur tout droit fuitée du réacteur numéro 4 d’une centrale atomique soviétique. La Redbull, une madeleine comme les autres. Certains chialent en écoutant Verdi, moi c’est la RedBull qui m’évoque immédiatement ce voyage en car et les années passées en cours de Latin à démonter des stylos quatre couleurs fat comme des Boeings.
C’était la remise de prix du concours de Bleu Pétrole, sympathique maison d’édition, la semaine dernière. Sur le trottoir devant le cabaret où se déroule la remise des prix, Louise balance ses hordes de cheveux barbelés en me récitant des trucs d’Apollinaire comme je voudrais que tu sois un obus boche pour me tuer d’un soudain amour tandis que Jivago, caché sous son chapeau, rigole en fouillant mes poches à la recherche d’un enième ticket boisson.
Le gars qui lit mon texte, les rires que je sens attentifs de l’assistance, la poignée de main franche du grand type blond du jury alors que je sirote au bar mon punch m’ont profondément ému, comme cette jeune fille russe aux yeux brillants qui m’accoste en vibrionnant alors que je quitte les lieux, me disant qu’elle a aimé l’ambiance du récit et le personnage de Zelda, pour Fitzgerald, non ?. Et puis le buffet, les sandwichs roulés dans le papier d’alu, engloutis en quinze secondes en devisant Kerouac avec Raphaël, la responsable interloquée viendra nous dire que la bouffe est réservée aux bénévoles. Au retour, l’immense coup de barre à mine dans les tibias, mais l’esprit infiniment heureux, le ventre ivre d’une rage joyeuse et sûre.
Gloire à l'Escadron Mamie des FEMEN ukrainienne
La semaine prochaine : Pourquoi pas Limonov ? Les Dragibus ?
Passé de délicieux moments cette semaine à regarder les vidéos de la pub turque Never say no Panda et à chantonner True Love Ways de Buddy Holly en bouffant des sardines-tomates. Puis glissé sur un streaming De Nuremberg à Nuremberg, de Frédéric Rossif, documentaire assez cool sur la Seconde Guerre mondiale, vu dix fois étant gamin tandis que d’autres écoutaient en boucle la Scred Connexion.
La nuit, drôle de rêve, celui de farandoles de pandas courant en maillots frappés de l’aigle allemand, la torche olympique à la patte, faisant le salut nazi dans un stade plein à crouler. 1941 : Pandas pépères dans les tanks kakis dévorant les steppes brûlantes de la petite Russie. 1943 : Pandas potelés se lançant des boules de neige à Stalingrad. 1945 : Combattants éclairs à pattes de velours dans les égouts du Reich avec les troupes d’élites Waffen bébés léopards des neiges.
Réveillé en sursaut. Passé le visage sous le robinet. Sur le boulevard Barbès, deux Indiens se battent avec des béquilles, des types font la queue pour se faire un fix dans les toilettes publiques. Dans le métro aérien, lu André Gide : « Ceux qui craignent les influences et s‘y dérobent font le tacite aveu de la pauvreté de leur âme ».
Annoyin' Orange apprenant le ralliement de Medvedev à Poutine - On notera la joie de Marshmallow, Poutinodolâtre devant l'Eternel
Arrivé en retard au taff comme tous les jours, je bousille la machine à relier. Prends une pause élastique de deux heures, et file m’empiffrer de phrases acérées et chasse-cafard à la librairie Place Clichy. L’après-midi, je confonds la rue Jean Macé et Victor Massé pour délivrer un colis, retard de deux heures, air catastrophé de mon interlocuteur.
Le soir, rendez-vous à la Cinémathèque avec F. pour aller voir un film sympa. GODDAMMIT. Après cette journée bien pourrie, le type au sac Tati me pique ma place dans la queue. Ce type là exerce sur moi une vraie fascination. C’est la figure titulaire de la Cinémathèque. Il vient à toutes les séances, doté d’un sac Tati et d’un vieil imperméable. Il parle cinéma muet avec son copain : pas difficile, son copain c’est celui qui parle fort à peine entré dans la salle pour montrer à tout le monde qu’il connait par cœur la carrière allemande de Billy Wilder. Mais on croise aussi un sosie de Louis-Ferdinand Céline, qui sent un peu, quand on s’assoit à côté, la poubelle jaune, celle qui échappe au tri sélectif. Attention, tout chuchotement dans la salle est rabroué d’un « chhhht » expéditif. Mais bon film.
Le weekend dernier je suis allé voir avec ce même F. un film soviétique de 1986, Le visiteur du musée, un des plus beaux film jamais vu, dix spectateurs dans la salle. L’histoire d’un type à valise qui arrive dans une contrée hostile dans le but de visiter un musée, seulement accessible six jours par an, lorsque la mer se retire. Tourné la même année que Tchernobyl, plans magnifiques, éloge du mysticisme russe, retraités qui pestent dans la salle, pellicule qui chauffe et projecteur qui tombe en rade en plein milieu de la séance. Pure expérience soviétique, jusqu’au trognon.
Le fan de Billy Wilder, tout excité, en a profité pour alpaguer un autre pote , et dérouler, intarissable, sa connaissance du cinéma soviétique. On craque. Mais on est resté jusqu’au bout, fascinés par le film.
Me rappelle aussi d’être venu exprès de Lille pour voir Easy Rider, Dennis Hopper, débarqué de sa maison-bunker de Los Angeles pour présenter le film, s’est assis accompagné d’une jolie blonde à côté de moi. Mon cœur au bord de l’explosion, plus heureux que jamais.
Ok, les caissières de la Cinémathèque ont de grosses lunettes en plastique noir et les caissiers des coupes de cheveux étranges, tifs coupés courts sur le côté, tournoyant sur le dessus, turbinés Xavier Dolan. Reste que la Cinémathèque est un bel endroit,cette nuit je ferai des songes de paquets de troufions rouges défilant à Berlin sacs Tati Or à la main.
Lu sur un blog : « Les livres c’est chouette mais c’est long. » Alors, fervent participant de la culture-web hachée et furieusement zappeuse, réjouis-toi, car en tant que modeste écrivaillon que je suis, j’aime les défis. Ca permet des rencontres inédites, comme taper Dostoïevski sur YouPorn ou acheter une Pléiade sur le LeBonCoin. Le Web c’est bien, il peut en sortir des choses intéressantes qui forcent du moins à un renouvellement incessant.
Sasha Grey bouquinant Dosto
L’idée est donc de tenir chaque semaine un bloc note sur « Le Poisson Rouge », à l’instar de BHL ou de Steevy. Bloc note sur des impressions, une description, une attitude. Si l’an dernier mes textes, chers lecteurs, étaient très axés voyage et écrire-mouvement, autant cette année ( ahah on dirait un vieux prof ) j’ai envie de laisser couiner l’imprévu, par des morceaux de textes, impression du hachoir, choses vues.
Pour ce premier texte, j’ai eu envie d’écrire sur « La Voûte ». Non, ce n’est pas le nom du club-échangiste préféré de DSK ( pour info, ça s’appelle les Chandelles ), mais un bar. Plus précisement, la Voûte était mon bar préféré à Lille, quand j’y habitais, c’est à dire les trois ans passés à Sciences po.
Souvenirs précis de sortir du Furet du Nord, la plus grande librairie de France, de nouveaux bouquins glissés sous le bras ( Le crack à New York de Philippe Bourgois, acheté avec R. ? ), puis de patiner sur la neige de la Grand’Place pour aller me balancer, heureux, la couenne trempée et l’âme confite de froid, sur les banquettes molletonnées du premier étage de « la Voûte ». Le bar jouxtait un passage vouté, d’où le nom : il fallait d’abord oser pénétrer dans ce bar tout en enfilade, dépasser le type un peu schlass qui vendait des cigarettes. Derrière lui, le zinc, très long et très étroit donnait sur un escalier en bois, aux marches malaxées par l’exigüité du lieu.
La tête tourneboulée par l’escalier, je débarquai là-haut, au premier étage, tout était en bois, le plancher craquait gaiement. Des fenêtres, une vue imprenable sur la place, sur les pas des filles en collants noirs, sur la colonne de la Déesse, statue dressée pour célébrer cette jolie dame qui, de son « boute-feu » tenu à la main, avait enflammé les mèches des canons français face aux assauts des Autrichiens de 1792.
LILLE A BIEN MERITE DE LA PATRIE en avait alors décidé les tribuns de la Révolution Française, et moi, le nez déjà plongé dans mon chocolat viennois ou dans ma deuxième Karmeliet, qui confondais sous l’indignation moqueuse de R. le Directoire et le Comité de Salut Public…
Moments d’écriture aussi, vingt-deux ans à tout péter, durant de longues après-midis passées sur la banquette maronnasse à osciller entre regarder par la fenêtre, rêver à l’Islande et gribouiller des notes. Ai toujours les carnets. Retrouvailles parfois après les cours ( ou pendant ) avec L. et S., L. cette chienne de mélancolie collée aux talons, S. le singe déjà bien accroché aux épaules.
En face, le vieux bâtiment de la Vieille Bourse semblait en guimauve, et ses tréteaux chargés de bouquins hors de prix étaient tenus d’une main de fer par de chenus bouquinistes ultra spécialisés, dont un black semi-clodo féru de l’oeuvre de Charles Maurras. C’était un lieu béni au temps de la dèche de S., qui allait revendre en douce les bouquins piqués en face, au Furet du Nord, pour se faire de l’argent et aller payer sa dose.
Aux quelques filles amenées là-haut, lovées dans les belles banquettes, les souvenirs d’avoir beaucoup parlé de mon impression d’être assis dans une cabine de bateau, en partance pour les Iles Canaries ou les Marquises, cargaison de coton anglais ou de blé flamand évidemment, lingots jusqu’au plafond. Puis, pour une jolie tchèque, un peu parlé Kundera je crois, beaucoup regardé ses yeux, mais rien ne se passera.
Enfin venait le dimanche soir, quand de vieux anglais joueurs d’échec prenaient d’assaut mon perchoir et installaient leurs damiers sur les tables, commandant toujours le même chose, cafés serrés, airs taiseux, pas même dérangés de l’arrivée d’un autre copain qui montait à l’étage, presque ahuri de me distinguer au fin fond de la banquette, le dos au miroir. Et le blues du dimanche soir qui se diluait soudain comme le carré de sucre dans nos tasses.
Pas tellement un café aux lustres éclatants, la Voûte, loin des tilleuls verts de la promenade, mais mon café quand j’étais Lillois.
Marc -
M’écrire une missive : marc.pondruel@yahoo.fr
La semaine prochaine : les Cinglés de la Cinémathèque.
Mais pourquoi le vibro devenait-il soudain si capricieux ? Elle s’en agaçait. Il s’arrêtait sans prévenir, patinait, chuintant comme une hélice hors d’usage lorsqu’elle eût voulu au contraire qu’il s’ébrouât à un rythme d’enfer. Et pourtant, elle en avait bien besoin de son vibromasseur, la femme du capitaine. Elle ne s’était jamais sentie aussi frustrée sexuellement depuis sa piteuse nuit passée avec un capitaine d’un pétrolier géant irlandais, sacré mauvais amant , durant l’hiver 1979, alors que son mari tirait joyeusement des bordées en Mer des Sargasses contre des bateaux ravitailleurs hollandais.
OK, le capitaine appréciait les petites demoiselles de chacun des quarante deux ports de la mer Baltique, et ça ce n’était un secret pour personne. Ce qu’il cachait plus volontiers, et qu’il n’aura révélé pour rien au monde, c’était une attirance quasi animale pour le lieutenant Schlumpf, le gros malabar musculé et rayé qui commandait, depuis la capitainerie du port, la sortie des sous marins, ces tueurs silencieux des profondeurs. Mais ce que notre brave et légèrement homo capitaine cachait encore plus, ce n’était pas sa nuit passée dans la suite 2806 du Sofitel, c’était tout simplement qu’il en pinçait pour Ben Laden jeune, sanglé dans son uniforme de l’armée anglaise. Bon, c’est vrai qu’il avait de la gueule. Il était pas dans un moche pavillon de banlieue à regarder des films pornographiques entouré d’une enceintre de six mètres de haut.
Young Bin Laden
D’aucuns vont croire que ce post part en vrille. Faux. J’ai les pensées ordonnées comme des cotons tiges ces temps-ci. Je voulais vous parler de l’un de mes premiers voyages en bus Eurolines, 17 ans et demi, direction Brême, Allemagne, fin février. Je m’étais juré de ne pas m’endormir avant de voir les premières neiges apparaitrent sur les bas côtés de la route, signe pour moi ô combien romantico-affectif qu’on arrivait bien en Allemagne. Bien sur je me suis endormi avant, et réveillé en sursaut par un cahot de la route alors qu’on était déjà bien avancé en territoire allemand. La neige s’empilait joyeusement comme de la mousse à raser sur la route, couleur jaune pisseux sous les phares fatigués du vieux car. A la pause sur l’aire d’autoroute, je suis sorti respirer à pleins poumons l’air de la nuit. Il n’y a rien de plus chouette que de respirer l’air d’un pays inconnu pour la première fois. Geste enfantin, puéril, grandiose, répété à chaque fois depuis lors, en Inde, sur le ferry anglais, sur le tarmac américain.
vive Ryanair
Bon et alors, plus de nouvelles ?
Si !
La Moissonneuse. Mais c’est la semaine prochaine que cela commence. Ce post est un donc un post de transition. Pour vous laisser respirer, boyz and gurls.
Descendre la
Rue de Belleville en scooter
Passer devant l’église clin d’œil
Aux vitraux aux nems graisseux
Si j’avais une fille
Découpée dans Scott Fitzgerald
Ou Hemingway
Je l’inviterais aux « Folies » le grand café
En bas de la rue de Belleville
La première claque sèche comme la suie
La seconde, courte, foireuse,
Le déploiement de la troisième
La quatrième, grave et sinueuse comme un lapin de garenne
Le tunnel la nuit du Chatelet
Noire et blanche La fumée et le ciel se teintent de sanguine
Aragon 1915
En Vespa
Dans la bouillie des jours, tous les mêmes.
Une petite chanson pour la route – « Et soyez joyeux et confiants » Rilke
« Mais qu’est ce qu’on s’ennuie par ici » soupira le capitaine, en époussetant sa veste pleine de cotillons mollassons et imbibés de bière. La soirée de retrouvailles avec ses vieux potes de l’école de la Marine avait finalement été une belle ornière de lassitude, que même l’absorption rapide de boissons fortement alcoolisées n’avait pas réussi à éviter.
Rien de pire que de se retrouver face à un vieil ami et de se rendre compte, très vite, qu’on n’a plus rien à se dire. On commence par s’armer des banalités d’usage, on lance quelques sourires, ballons d’essais censés lustrer le bon vieux temps et retrouver les traces d’une complicité perdue dans les bourrelets des jours de la vie active.
On finit dans la rue, à un carrefour, dans les phares de quelques taxis, à n’en plus finir de se promettre de se revoir un jour, mais mec on se prend une bière quand tu veux, avec l’affection soudain au coeur d’avoir eu plaisir à le revoir, car on s’est revu aussi, jeu de miroir pas si déformant, l’espace d’un instant, celui du temps d’avant, la carlingue moins imbibée de doutes, le moteur de l’âme moins encrassé de désirs refoulés.
Mais il se passe parfois des choses formidables dans la rue, car quittant ce vieil ami, post-it des limbes déjà égaré, je tombe soudain nez à nez, à l’angle de la tour du Chatelet, avec un copain indien connu à l’ambassade de Delhi deux ans auparavant.
Lui marchant vite vers une piscine désaffectée (?), moi filant vers le métro, notre rencontre a duré deux minutes, le temps d’évoquer Romain Gary, Calcutta et le cas Déeska. Le temps de ne pas se promettre de se revoir, surtout, ou seulement de loin en loin.
OK en me relisant, mon post est un peu bobo. Mais le capitaine retourne vers son bateau, dans le froid de l’aube, longeant les quais, croisant les groupes de mousses en vadrouille, dégainant sa flasque bourrée de chocapic la veille au soir pour se donner du coeur à la marche. L’important, c’est l’attente des retrouvailles, de toute façon, quand on peut encore s’autoriser à oser croire que les relations, comme un bête cliché photographique, sont restées les mêmes sur le billot du temps.
Petit tableau d’ Hopper assez coolos
—-
Place à la suite de Michigan Avenue !
Un grand silence suivit. Mais ce n’était pas un silence gêné, car Zelda n’était pas mal à l’aise, face à cet étranger sorti de nulle part au volant de son camion brinquebalant. Elle lui parla alors de la neige et de la boue qui collait aux bottes ici, mais il pirouetta et lui expliqua dans son anglais d’acrobate que la boue dans la rue était courante en Russie, et qu’on l’appelait raspoutitsa. Elle avait bloqué Napoléon et Hitler, ce n’était pas une mince affaire. Alors, les bottes et les portes de garage… Elle s’assit près de lui.
Volody vit alors une guitare, accrochée près du bar. Zelda eut alors un mouvement de refus, car c’était la guitare de la patronne. C’était une belle guitare, avec une rosace finement marquetée, un modèle Jumbo comme celui de Johnny Cash. Le samedi soir, certains routiers prenaient l’instrument sous l’oeil attentif de la patronne et se mettaient à chanter des airs que toute la salle murmurait en coeur, des chansons qui semblaient avoir mille ans, raclées par la route, abimées par les errances, les excès et le désespoir parfois, comme « My Cheatin’ Heart », la chanson préférée de Zelda. - Hey you are not supposed to play that guitar!
Mais il la prend la guitare, sans écouter Zelda qui se crispe, il la soulève si légèrement avec son rire dégainé comme un poignard, et se met à jouer. Et ce ne sont pas les histoires d’auto-stoppeurs perdus, ni d’amours qu’on a trop pliées, brisées par la distance et la route, qui se déploient lentement dans le Dinner, mais une chanson qui parle de la nuit, de l’isolement, mais aussi d’une aube à venir, si lointaine qu’il faut la tenir serrée contre soi pour y croire encore.
Тёмная ночь только пули свистят по степи… Seules dans la nuit noire les balles sifflent sur la steppe Le vent murmure dans les fils électriques, les étoiles brillent là-haut Dans la nuit noire, je sais que toi, ma bien aimée tu ne dors pas La mort n’est rien, nous la croisons tous les jours dans la steppe Même maintenant, elle tournoie sans cesse au-dessus de nos têtes Mais tu m’attends, éveillée, et je sais que rien ne peut m’arriver
Le silence est complet dans la grande salle. La plaine, à perte de vue. Des sapins, comme une armée, qui se déroulent sur le paysage. Les tourbillons du vent qui emportent la tourbe gelée et font valdinguer les espoirs, haut, très haut dans le ciel blanc comme un bistouri, ce vent qui écartèle les groupes et paume les bagnoles, décrasse les rêves. Au loin, le train passe sur les rails gelés du lac Ladoga et sa fumée réchauffe le coeur des soldats perdus, qui voient ce serpent noir découpé sur la glace se faufiler jusqu’à eux, chargé de chaleur et de conserves.
Zelda a désormais les mains sur la table, posées, tranquilles. Elle sent monter en elle une assurance pleine d’une force douce, qui la tire au-delà de cette petite ville d’East Lansing qui se meurt en s’enfonçant peu à peu dans le néant blanc. Les sonorités inconnues du Russe, sa rigidité follement musicale tracent pour elle des contours encore naissants d’un voyage, d’un fantasme d’un lointain possible. Elle entend alors comme dans une brume Volody parler de Little Odessa. Tu devrais venir là-bas, dievouchka. Voir la mer. Et puis la mer Noire. Le métro de New York. Saint-Pétersbourg. Les hot dogs à un dollar. Le Brooklyn Bridge. Le pont sur la Moskova.
Elle n’écoute plus. Elle pense à son père, employé des chemins de fer sur le Iron Range, la ligne desservant le lac Supérieur, les wagons de marchandises chargés de charbon, et le soir, ses grosses mains noires qui se servaient une bière dans le frigo, puis jouaient le dimanche au banjo des airs comme celui de Volody, deux mois même encore avant sa crise cardiaque. Voyant qu’elle est plongée dans ses réflexions, Volody baille, se lève, fait racler sa chaise sur le sol en damiers où les gouttes d’eau ont séché depuis longtemps. Il lui dit qu’il doit partir, qu’il a encore de la route avant d’arriver à Dayton, Iowa, pour sa livraison de grain. Elle lève soudain vers lui ses yeux clairs pleins de larmes. Reste, chante, chante moi encore une chanson. Just one more please.
Mais Volody, avec un « y » pour faire américain, est fatigué. Il a encore de la route à faire. Subitement elle lui demande de partir avec lui. Il a un mouvement de surprise, Niet. Puis son rire surpris qui sabre l’air. Il s’approche d’elle, et la serre dans ses bras. Il sent la graisse, la Popov vodka, l’essence. Ses ongles sont sales. Elle repense à ceux de son père. Il l’embrasse alors sur le front, doucement, elle se laisse faire, bercée, par cette présente inconnue et rassurante, laissant dodeliner sa tête sur la parka crasseuse. C’est lui qui s’écarte d’elle avec un petit rire, très court, et c’est comme un bloc d’absence, soudain, violemment là au creux du ventre de Zelda. Il monte dans la Dodge, claque la portière d’un coup sec, ce qui déleste le camion d’environ un quart de sa rouille.
Zelda frissonne dans son tablier bariolé Hello, Can I help you today? Elle aide à pousser le vieux camion Dodge qui finit par s’extirper poussivement de la neige fraîche. Son rire qui fend soudain le noir une dernière fois. Les feux de stop rouges sang éclairent le Dinner et la silhouette de Zelda alors qu’il tourne sur Michigan Avenue et klaxonne un au-revoir en agitant la main. L’écho se répercute dans le silence sur la neige fraiche, alors qu’elle reste là, à regarder la route et les poteaux sombres des fils électriques.
***
Elle ramassa d’un geste mécanique l’assiette, le verre de vodka à moitié plein et s’aperçut soudain du pourboire que Volody a laissé en partant. Quelques roubles. Sans un mot, elle ramena le tout dans l’arrière cuisine.La machine àbière sans mousse luisait dans la pénombre. Dehors, l’aube se levait.
Le capitaine lança sa boussole par dessus bord d’un air dépité. Le submersible avait donc bien fait fausse route en sortant de la mer de Barents. Sur les flancs, l’eau devenait petit à petit rose fluo. Les hommes se mettaient à tousser et crachaient depuis quelques jours un liquide étrange, ressemblant à de la soupe de potiron.
Des oiseaux bizarres étaient apparus un matin, zébrant l’aube de leurs cris, et avaient bombardé le sous marin à coup de rouleaux de réglisse, blessant sérieusement l’homme de quart.
Il fallait impérativement faire demi-tour. Le capitaine avisa l’opérateur radio : » A combien de miles sommes-nous des côtes de Bretagne ? » lui grommela-t-il. » J’en sais rien, capitaine… Prenez donc un champignon pour faire passer votre anxiété » lui répond l’opérateur, qui avait fait tomber sa sauce soja sur le système radar la nuit précédente et voulait cacher son méfait le plus longtemps possible au capitaine.
Le capitaine attrapa un champignon de Paris pas trop pourri et kiffa sérieusement l’instant. Il lui vint soudain une idée : » Les gars ! On va se mater GIGI LOVE sur l’écran géant du sous marin ! « , rugit-il soudain. Tous les sous- mariniers s’arretèrent alors de travailler et mirent leurs casque sur leurs oreilles, comme à la Fnac quand tu veux écouter un morceau sans acheter le disque.
Cette semaine, vous l’aurez compris, c’est GIGI LOVE qui déboule sur le Poisson Rouge !
Jean Maxime, jeune homme farfelu et fanatique des champignons, tombe amoureux d’une jeune touriste accro à Gilbert Bécaud. Une course poursuite amoureuse se met en place, de la butte Montmartre aux allées du Père Lachaise… Un casting digne des productions Bollywood !
Un film de Nicolas Baisez – Scénario Marc Pondruel
Et bien sur la suite de Michigan Avenue:
Elle se souvint subitement des soirées sur le campus de Jackson University, les jeux à boire stupides qui finissaient souvent en déambulations grotesques, groupes de filles complètement pétées dans les allées. Il fallait faire gaffe à ne pas se faire pincer par les flics qui patrouillaient à la recherche d’ados pris en flagrant délit de criminal offense involving alcohol.
Faut bien que jeunesse se passe. Elle n’avait pas trouvé de boulot à la sortie de l’université, diplômée de Psychology, quelques années à peindre pour les copains et puis ce petit boulot, serveuse dans la ville de ses parents. 24 ans, ce n’est pas la mort, ce n’est que le début de la précarité.
Par défi, elle prit le verre et but une rasade de Popov vodka. Amère madeleine, car le goût était aussi dégueulasse que dans ses souvenirs, et l’impression nette de boire de l’alcool à brûler lui donna un haut le coeur. Elle grimaça de surprise. L’autre lui sourit, et se mit alors à parler par phrases courtes, condensées, brillantes et vivantes comme des esturgeons.
Il lui dit d’où il venait, il était russe bien sûr, pas la trentaine, ses grand parents avaient émigré à Little Odessa, le quartier russe de Brooklyn, après la guerre. Little Odessa, c’est le même estuaire qu’à Odessa, en Ukraine, ses parents lui avaient dit, mais il l’avait aussi lu sur Wikipedia. Il s’appelait Volodia, ses parents avaient ajouté un « y » car ils croyaient que ça faisait plus américain. Volody. Mais qu’est-ce-que c’était moche. Zelda, elle, ne connaissait pas la Mer Noire. Elle ne connaissait pas non plus New York, en avait entendu parler comme d’une ville chère et polluée. Par contre elle connaissait bien Wikipedia. Cela le fit rire. Son rire était clair, il résonnait dans le bar, et il lui sembla brusquement que le rire de cet homme était aiguisé comme un sabre, qu’il pouvait fendre la souche de la nuit. Un rire-sabre qui semblait donner au désespoir sa véritable place, c’est-à-dire planqué au fond d’un tiroir avec le mouchoir de la vie par-dessus.
Depuis les rives du Lac Michigan, par temps sec, on peut voir Chicago et ses lumières dans la nuit, de l’autre côté du lac, lui dit-elle alors avec un léger sourire en le regardant de ses yeux verts et brillants. Le lac Michigan est grand comme une mer, cru-t-elle bon de préciser. Il y a des tankers qui le traverse. Oui mais depuis Brighton Beach, à Little Odessa, on ne voit pas la rive opposée de la Mer Noire, et c’est bien pour ça que les habitants y sont infiniment mélancoliques, lui répondit-il en jouant avec le verre de vodka imbuvable. Peut être qu’on devient fou à force de s’abimer les yeux à vouloir distinguer la rive opposée. A SUIVRE !
Par l’enfer, ce que le brouillard tombe vite sur le lac Michigan. La pluie lave le pont et pénètre dans le col des cirés des quelques glandus retenus sur le pont du sous marin sur ordre express du capitaine. Au loin, les phares automatisés de la baie de Chicago balaient les rochers, les pavés luisants et les quelques petits bateaux de pêche qui rentrent dare dare se planquer dans la rade.
Cela fait deux – trois ? – semaines quele sous marin est absent des pages limoneuses et saléesdu Poisson Rouge. Absence dûment reprochée à terre par le chef de l’amirauté, l’As de Madrid, connu pour ses piques de colère incontrôlables et sa descente faramineuse dans les bars gay friendly de la Windy City. De là à sucrer les permissions du personnel du sous marin en guise de punition…
Le capitaine, le crâne tempêtant sous le joug de ces funestes pensées , s’ouvrit une bouteille de skai dans la cambuse et se mit sur le pick up Pledging My Love de Johnny Ace, pianiste mort d’une balle dans la tête lors d’une partie de roulette trop arrosée à la veille de Noel 1954.Parfaite figure de tragédie, non ?
Le passé plante ses dents aiguës dans la pulpe grisâtre du présent.Elle n’est pas de moi, cette phrase, mais qu’est-ce qu’elle est belle, violente et vraie ces temps-ci…
Entre temps, je suis tombé amoureux, j’ai découvert Bernanos et Paul Kalkbrenner. J’ai discuté de Céline sous la pluie avec un ami strict et rigolard, j’ai bouffé des tomates cerises bobos et j’ai été à l’anniversaire de la Commune. J’ai voulu prendre des places pour le concert de Motorhead et je suis allé mater » Vivre sa vie » de Godard dans la salle-mouchoir de poche du MK2 Beaubourg. Bref, on s’en fout.
Le passé plante ses dents aiguës dans la pulpe grisâtre du présent. Je vis avec cette phrase dans la tête, cette semaine. Je me la répète dans la rue, dans le métro, en regardant mon reflet en passant en un éclair devant les boutiques. Et j’ai toujours aimé les fillesqui se regardent dans les vitrines en passant, coup d’oeil rapide, yeux précis et flous, légèrement inquiètes. Se demandant soudain si elles si elles sont bien, là ? A ce moment précis ?
Le passé plante ses dents aiguës dans la pulple grisâtre du présent. Le capitaine reboucha sa bouteille de la paume de la main. Faut pas se laisser abattre. Il repris alors sa feuille de route qui traine sur la table : la nouvelle » Michigan Avenue » est dans les turbines !
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Zelda jeta un coup d’oeil las à la fenêtre. Le soir tombait sur East Lansing, et il avait neigé sans discontinuer depuis midi, quand elle avait pris son service. Le Great Lakes Diner était vide à cette heure-ci. Elle enleva d’un geste mécanique de la table l’assiette et le verre de Coke débordant de glaçons en se rappelant avec agacement qu’elle avait oublié de déblayer convenablement la neige devant son garage le matin. Elle allait être much in trouble now, forcée de pelleter en rentrant, les mains glacées serrées sur la pelle, le dos cassé par une journée de service. Toute à sa pensée, elle faillit ne pas voir le misérable tip que le type avait lâché en partant, quelques coins qui tombèrent à terre et résonnèrent sur le carrelage noir et blanc de la grande salle du bar. Sans un mot, elle ramassa l’argent et ramena le tout dans l’arrière-cuisine.
Le matin, les routiers qui avaient roulé toute la nuit depuis Milwaukee, Wisconsin et qui faisaient une pause avant de foncer vers Detroit, les yeux piquants de fatigue étaient, à défaut d’être bavards, un peu plus généreux sur les pourboires. Ils enfilaient alors leur café brûlant en vitesse et se levaient, souvent un sourire fugace sur le visage en papier mâché, et sortait de leur poche un billet chiffonné qu’ils laissaient sur la table.
Ça ne pouvait être qu’un imbécile – ouais, un imbécile, de laisser ainsi un demi-dollar narquois avant de filer en coup de vent. Mais au moins, voulut-elle se consoler en jetant un coup d’oeil à sa caisse enregistreuse silencieuse, son service tirait à sa fin.
Elle prit un chiffon humideet commença machinalement à briquer le foam-free beer tap, la nouvelle pompe à bière sans mousse venue de l’Angleterre, joyau de la Couronne, coqueluche de la patronne et des quelques habitués du bar. Soudain, son geste s’arrêta. Elle venait d’entendre un bruit étrange qui lui fit tendre l’oreille. Non, ce n’était pas le ronronnement puissant et habituel des poids lourds qui venaient se ranger maladroitement sur le parking lot, mais un bruit de moteur plus métallique, fatigué, celui d’un véhicule en fin de vie bien assez mûr pour la casse automobile. Elle lâcha le torchon et, curieuse soudain, regarda par la fenêtre. Un vieux camion à grain Dodge 500 à la peinture blanche écaillée venait de se garer juste devant le Great Lakes Diner.
Elle fut prise d’un pressentiment. Il était tard et elle allait ranger, et l’heure n’était plus à la consommation. Elle se cala derrière le bar, soudain un peu nerveuse, mais agacée de sa propre fébrilité. Elle entendit la portière claquer, des pas craquer dans la neige fraîche. La porte du bar s’ouvrit, et un homme barbu emmitouflé dans une vieille parka de l’armée entra dans le Dinner. Il avait une chapka sur la tête et son écharpe était trempée.
Il se frotta les mains d’un geste maladroit. La neige fondue gouttait de sa parka et les ruisseaux de pluie rigolaient à toute blinde sur le carrelage noir et blanc, alors qu’il s’approchait d’une table et tirait une chaise à lui. Zelda se dit avec lassitude que c’était un des ces vétérans, d’une de ces guerres dont on parle moins quand on les perd, et qu’on ne sait pas quoi faire des mecs qui en reviennent, agités de tremblements et de tics nerveux, Viêt-nam, Afghanistan, Irak, le choix était large et elle s’en foutait.
Elle s’approcha de lui, d’un pas assuré, décidée à le faire déguerpir de son bar au plus vite, qu’il aille raconter ses souvenirs brumeux de la chute de Saigon ou de la prise de Kaboul à d’autres vieux yoyos d’escadrille dans un autre bar, qu’on allait fermer anyways. Elle prit la carte de la table d’un geste brusque sans même le regarder.
- Very cold in the car. Russian cold it is.
Elle resta interdite, le menu à la main. Il avait enlevé sa chapka, il était jeune. Un nez assez fort, une barbe noire, des yeux noirs, expressifs. Il continua :
- Do you have vodka here hmm dievochka ? I have money.
Elle ne répondit pas et retourna rageusement vers le bar. Elle lui servit une vodka Popov, « la reine des vodka » sur les campus étudiants. Il eut un sourire en y trempant les lèvres.
- You call it vodka here… It’s funny.
Même si ce n’était pas elle la patronne, elle se sentit un peu vexée par la réaction de ce chauffeur pas même foutu de parler un anglais correct…A SUIVRE !
L’aube à New York A quatre colonnes de vase Et un ouragan de noires colombes Qui barbotent dans l’eau pourrie.
Federico Garcia Lorca
Zwing Zwing Zwing….Notre submersible louvoie gaiement, en approchant de la brume des côtes américaines, et passe à proximité de la désormais célèbre prison de Rikers Island, où DSK scie consciencieusement ses barreaux à coup de lime à ongle depuis déjà plusieurs jours. Le capitaine, sur le pont, les yeux aux jumelles, regarde quant à lui cette purée de pois s’approcher avec un soupir de nostalgie. New York, ville debout pour Céline. Ville immensément étonnante en tout cas. Pour moi qui y ait passé un mois, marchant toutes les nuits, yeux projecteurs, antennes déployées, mains fébriles de transcrire, poème en mouvement, au plus près de la matière, dans le style des poèmes Beats tapés à la machine à écrire, dans une chambre d’hotel minable de l’ East Village avant que l’endroit ne devienne bobo jusqu’à l’os, cette ville fait sens.
De même que les bus de nuit font sens, gros poissons trainant leurs carcasses sur le bitume, leurs gros yeux de verre éteints, de même que le Golden Bridge fait sens, traversé à deux heures un matin d’hiver, de même que les yeux de la serveuse du diner de Lexington Avenue à Denver font sens, de même que le flic posté sur la barrière de Beale Street, Memphis, Tennessee, fait sens.
New York c’est la fin du monde tous les soirs
Les types à l’entrée des boutiques
Les talons qui claquent au bord du vide
Les flics qui serrent leur matraques
Rictus comme seuls les Américains
Derrières leurs lunettes
Savent le faire
Et l’odeur de merde qui s’échappe d’une plaque d’égout
Près des poubelles métalliques.
La New Yorkaise a cet air sophistiqué
Qui vous plait tant
Mais j’ai laissé derrière une fille
Montée sur sophistique.
Gare de Denver - 8h de retard pour un train bloqué par la neige
L’arrivée à New York en tirant la valise sur cinquante blocks
Effaré par la puissance de la ville
Mosaïque de personnages,
Cow-boys sortis du Macadam
Couples de gays en jeans serrés
Clochard vociférant
Un tube à éprouvette
Une tour de Babel mise à nue, diluée et explosée
Sur une petite ile
Et qui joue de la guitare a neuf heures devant un supermarché.
Dans la 57eme rue il y a un stand qui vend des hot dogs à un 1 dollar
Puant Suintant Magistral
Une vieille bagnole américaine
Décor de cinéma
Rouille dans un coin
Je suis fatigué triste
Heureux d’être triste
Seul dans New York
Les blessures de la journée
S’effacent, s’apaisent
Et les lueurs de la ville
Qui coupe ta tristesse en deux
Et fait réaliser que tu ne serais mieux nulle par ailleurs
A cet instant précis que dans cette rue
Ou un chat vagabonde et un vieux pensif regarde
Le ciel.
Le flic américain est
Une sentinelle qui se découpe dans le désordre magnifique
Silhouette familière, impassible
La main sur la matraque de l’imagination et
Les insignes qui brillent dans le soleil
Sous-marin dans le port de San Francisco
Ah, déjà la journée perdue dans le Parc Central
A regarder les jolies Américaines lisant
Sagement dans l’herbe et des
Belles étrangères venues en famille
Mais qu’on voudrait bien voir sans famille
Le réservoir, les coureurs et les vélos
Et les voitures tranquilles les jardiniers
Et la sirène anxieuse des flics
Et un clochard est soudain assis là
Entre deux gribouillis à la craie sur le système économique
international et
Aux ongles noirs d’aristocrate.
Et moi qui regarde dans les musées les filles
Autant que les œuvres d’art.
Les calèches d’opérette et les tricycles
Et le Dakota Building et les exclamations des joueurs de base ball
Sur le mur à coté du bar
Est griffonné ce mot rageur You can go to war and defend your country but you can’t even get a beer
Dans le resto chinois
Y’ a une princesse noire américaine aux fines boucles d’oreilles
En forme de cœur bouffées de fumée
En sortant du Donkin Donuts
Où j’ai pris un café et un beignet glacé
Oui, en sortant l’orage tombe sur la ville
Comme un singe distordu électrique
Le camion de pompier numéro 5 hurle soudain
Sous la pluie
Et en rentrant dans le dortoir
Les deux russes, étonnées belles
« Mais tu sors toujours au mauvais moment ! »
Dans l'équipe de retapeurs de maisons (Katrina, New Orleans)
Je suis passé par toutes les gares
De nuit Greyhound d’Amerique
Les files d’attentes et les chauffeurs
Qui jouent aux échecs en attendant
L’heure du depart “Pittsburgh, New York City Minneapolis, Memphis, El Paso Seattle and Cincinnati New Orleans, Juarez, Chicago »
Ce soir à Detroit
Le Greyhound repose sur la grève
Comme un gros poisson fatigué
Et les files se forment docilement aux portes 1 ,2 ,3,4.
Chicago - structure du métro/ sauterelle métallique
Pour vous mettre en appétit, les premiers paragraphes d’un nouveau texte, terminé il y a quelques jours, et qui s’intitule :
Michigan avenue
Il n’y avait qu’une rue principale à East Lansing, Michigan. L’hiver, les poids lourds devaient ralentir pour traverser la ville, car les trous dans la chaussée recouverte de neige étaient si profonds qu’ils risquaient de faire valser le chargement. C’était cette neige épaisse du Midwest, qui tombe sans crier gare, fait frémir les chauffeurs de bus de nuit et s’infiltre, redoutable, dans les moteurs des locomotives, bloquant en gare les trains et les voyageurs.
On entendait alors les gars freiner sur le verglas des kilomètres avant leur passage, leurs klaxons résonnant dans l’air du soir, pachydermes grincheux et lumineux aux essuies glaces bardés de givre qui finissaient par couper à contrecoeur leurs puissants feux de route.
A force, le passage des highway trucks transformait la chouette couche de neige en une saloperie boueuse qui collait aux bottes des habitants, la slush comme ils disent là-bas au Québec, encore plus haut dans le Nord. Et ce crachat marron longtemps ruminé, malaxé, postillonné par les camions avait vite fait de salir toute la ville si on n’y faisait pas gaffe, l’intérieur des maisons, des voitures, du Great Lake Diner, le seul bar de la ville, du reste, où l’on venait échapper au froid une heure ou deux et discuter autour d’un verre en blaguant avec Zelda, la jeune serveuse rousse que les routiers dragouillaient dès que la patronne avait le dos tourné…
La suite dimanche prochain !
Bonne semaine, Marc
Et toujours mon Blog : http://pondruel.wordpress.com/
I stuck around at St. Petersburg
When I saw it was a-time for a change
Killed the czar and his ministers
Anastasia screamed in vain
Pleased to meet you
Hope you guess my name…
Les hauts parleurs du sous marin crachotaient une vieille chanson des Stones – Sympathy for the Devil, la préférée du capitaine – alors que le submersible venait se ranger sous les murailles du Kremlin. La Moskova clapotait sous la lune, les énormes pubs Canon grésillaient et rares étaient les passants à s’arrêter devant l’écoutille. Les uns après les autres, les marins barbus et fatigués sortaient et maladroitement s’alignaient sur le quai, trébuchant, leurs visages soudain rapés par l’air du soir, leurs yeux tendus vers le ciel, pauvres chiens fous trop longtemps enfermés dans leur cocon d’acier.
Davai, songea le capitaine, cette bonne vieille Moscou a l’air d’avoir pas mal changé, mais un tour à terre ne nous fera pas de mal. Accompagnons le donc pour une petite promenade nocture, à l’ombre des statues et de ces yeux noirs d’une jolie moscovite, qui depuis mon denier voyage, me trottent encore dans la tête.
La place Rouge est belle, surtout le soir quand les hordes de touristes ont été balayées par le froid du parvis de la basilique Saint- Basile. Mais plus que le vent de la Place Rouge, j’ai le souvenir très net des courants d’air de la station Partizanskaya, dans le centre de Moscou.
Alors que je sors de la rame, une musique résonne soudain sur le quai, gonflée dans sa course par sa repercussion sur les couloirs en béton, un groupe de musicien s’approche en sautillant, un gros à l’accordéon, un type en parka à la balalaika. Tourbillon de musique dans la station, qui me bouscule soudain et remonte vers la surface, suivi de grappes de mecs qui chantent, se prennent par le bras, dansent. Puis le silence me revient, soudain, en pleine face, ponctué du cliquetis des escalators et des murmures des dames du métro qui se réchauffent sur leurs chauffages miniatures. Belle apparition, exactement comme dans la Perspective Nesvki de Gogol, quand le jeune peintre croit voir la fille, qu’il a suivit, monter à l’étage.
Frappé plus qu’ailleurs par la conservation et l’immobilité des statues communistes dans un environnement changeant, celui des publicités pour Nikon installées en face du Kremlin, du McDonald’s ouvert sur la place Rouge, des grosses Mercedes fendant les avenues de la ville, j’ai écrit quelques vers, un jour, assis sur un banc face à l’hôtel Ukraine.
Les camionneurs prennent leur café à l’aube
Les Lada d’un autre siècle pétaradent et
Au loin l’Electritchka glisse sur les rails
Sur la place Rouge il y a Joukov rouillé
Et le Goum et les petits soldats du Kremlin
qui regardent défiler les pubs Nikon
A côté dans un square il y a deux types
Qui se réchauffent sur un vieux brasero
Et devant l’Hôtel Ukraine la statue de Lénine
Regarde ailleurs.
Toujours un peu d’amertume laissée en arrière, de toute façon. Je crois que chacun garde bien caché des souvenirs de villes où quelque chose a foiré, ville au nom dont provoque toujours un agacement nostalgique, même des années après. On est arrivé, heureux de revoir des gens, pensant retrouver des sensations, agripper de nouveau des visions à bout de bras, apaisé, enfin. Et on s’est retrouvé tout bête sur le trottoir à voir que le temps avait passé, que rien n’était plus pareil, que l’amour avait foutu le camp, les gens changé, leur folie à présent bien roulée dans le tube de la vie quotidienne. Plus rien à se dire au fond, à part les souvenirs qui réchauffent le cœur et piquent les yeux de leur lueur passée. Il faudra revenir en Russie.
Marrant aussi de voir comment les lieux restent les mêmes, témoins muets de notre propre déconfiture ou de nos succès fugaces. Combien de fois suis-je passé devant l’ arrêt du bus 21, Parc Montsouris, Paris XIVème, combien de fois suis-je entré dans le magasin de CD de la grande rue de East Lansing, Michigan, combien de fois suis-je sorti boozed du bar La Voute, grand Place de Lille, bar génial où l’étage est peuplé de vieux joueurs d’échecs patibulaires, et où je me prenais pour Verlaine à écrire sur la nappe en papier. Comment vivent les lieux une fois qu’on a déguerpi ? Ils restent les mêmes, bien sûr. Décor immobile alors qu’on est parti, et qu’on ne reviendra sans doute jamais. Faudrait ne jamais s’attacher aux lieux.
Il y a un parc dans Brooklyn
D’où l’on voit le métro aérien de loin
Il y a un parc dans Brooklyn
D’où l’on voit le pont de Williamsburg
Il y a un parc dans Brooklyn
Ou l’on s’assoit en hiver
Il y a un parc dans Brooklyn
Où on se débarrasse de la friction du monde
Comme d’ un vieux pardessus.
C’était un avant goût de New York. A la semaine prochaine !
N’hésitez pas à laisser des commentaires, des liens Youtube – ca fait toujours plaisir.
Dans le brouillard, qui soudain est tombé sur la mer, la corne de brume peut bien s’époumoner à prévenir les navires des récifs affutés qui jonchent les côtes. Mais notre sous marin, relaxé par sa cure de bains chauds islandais ( voir l’article précédent pour les moussaillons qui nous rejoignent ) , se laisse guider comme un gros cylindre patapouf par le courant. Bientôt, dans les jumelles du guetteur se profilent les côtes fantomatiques de Mourmansk, puis c’est la mer de Barents.
L’équipage ne peut penser sans un frisson d’angoisse que c’est dans ces eaux glacées qu’en l’an 2000, le sous marin Koursk coula à pic, dans le cadre des grandes manoeuvres orchestrées par Poutine. Ce dernier n’interrompra pas ses vacances pour si peu, les médias russes le montrant, 48h après le naufrage, en bras de chemise autour d’un barbeuc’ dans sa villa cossue de la Mer Noire.
La Mer Noire.. Autre mer, autre mythe. Odessa bien sur, et ses fameux escaliers, et Sébastopol, forteresse navale, et ses petites ukrainiennes… Ah, notre submersible n’y est pas encore, car il parait qu’il y a des bases pleines d’épaves de sous marins nucléaires dans les ports top secrets de la mer de Barents… On va donc s’y arrêter un peu, tiens, même si une amie russe m’a un jour confié qu’aucun étranger ne pouvait venir y fourrer son nez. L’heure est donc à une petite nouvelle, servie autour d’une vodka caramel.
Bleu Nuit - Monument au Spoutnik
Le vieux Voronoff se retourna, furieux. Le gosse Serguei avait encore oublié de fermer la porte de l’étable. Il se prit la tête dans les mains : que faire de cette bande de racaille ? « Je vais vous en débarrasser » lui glissa le jeune Alessandrov avec une mimique de larbin. Alessandrov était un Russe blanc, de la famille de Nicolas II. Il vivait à présent dans un frigidaire, dans une cave de Moscou, action lancée en représailles contre ce soviétisme d’état qu’il haïssait : » La Révolution est gelée« , disait-il souvent, « gelée comme un esquimau glacé » et il pouvait alors ricaner de sa vanne durant des heures. Ils buvaient sec, tous les deux, et étaient déjà raides comme des baïonnettes.
Le vieux Voronoff clopina avec difficulté jusqu’à la chaise de jardin. Ses jambes se faisaient de plus en plus lourdes chaque hiver, et tout en s’asseyant, son beau visage slave se tordit de douleur. Il aurait voulu retrouver sa vitalité de ses 20 ans, lorsqu’il cramait au lance flamme devant la porte Brandebourg des HitlerJungen du haut de son char T-34. Plongé dans sa rêverie, il n’entendit pas Serguei qui entrait.
Serguei venait d’avoir 19 ans, il marchait avec des bottes fourrées et choppait toutes les paysannes à couettes du village. De ce fait, Voronoff le jalousait et ses poings devenaient cramoisis dès que le goss-bo entrait dans la pièce.
Serguei, amateur de meufs mais également féru de littérature, venait de dormir trois nuits dans la rue devant la statue de Pouchkine pour avoir un trombone dédicacé, et malgré sa fatigue senti la tension dans l’air du soir. Dans un auguste geste d’apaisement, il mit un disque. La voix caverneuse d’Ivan Rebroff sortit de l’antique picked-up, bien pick-up puisqu’il avait été fauché par Voronoff chez un antiquaire de Saint Petersbourg à la fin de la guerre. Serguei savait que la machine était fragile- Voronoff l’avait transportée sur son T-34 – aussi fit-il bien attention de ne pas faire bouger les lattes inégales du plancher en dansant ; il n’avait peut être pas le frigo pleins de lingots comme Alessandrov le bourge, toutefois il savait se conduire.
Voronoff, en voyant Seguei qui dansait, ne put réprimer un mouvement de rage de sa main droite, qui vint s’écraser contre le tourne-disque. Au ronronnement assourdi d’Ivan Rebroff succéda un silence de mort dans la maison.
Fragments/ maison de Maiakovski
Alessandrov, s’avança vers Serguei en reluquant ses bottes fourrées. Nom d’un Soyouz, il en était bien jaloux, lui aussi. Il voulut prendre l’attitude de Sean Connery dans le dernier James Bond qu’il avait vu clandestinement, et ploya ses jambes de façon provocatrice devant Serguei, ce qui faisait plutot plus gay qu’autre chose, en fin de compte. Voronoff ne put le faire, et il ne connaissait pas James Bond. Il adopta alors l’attitude du camarade Kroutchchev durant la crise de Cuba ; c’est-à-dire qu’il se mit à crier comme un hamster. Serguei, comprenant que jamais il ne pourrait s’en sortir sans croiser le fer, voulu mettre la main sur la vieille Kalachnikov accrochée au mur pour calmer les deux zigotos allumés à la vodka. Alessandrov, fidèle à ses convictions, garda son flegme britannique et lança d’une voix nonchalante et ridicule : « Si tu fais un seul pas, je te brûle la cervelle »
Serguei n’avait pas vu un seul film de James Bond, mais il avait lu dans le manuel du pionner soviétique comment agir face aux capitalistes à gros cigare : délaissant l’arme, il saisit plutôt sa balalaïka pour les amadouer. Voronoff arrêta instantanément de hurler. Incrédule, il tourna la tête de gauche à droite comme un lemming aveuglé par un projecteur d’hélicoptère.
Si la balalaïka de Seiguei eut une rôle apaisant sur le vieux, Alessandrov, dopé à la culture occidentale, ne comprit pas la beauté de cette parenthèse musicale. Il donna un violent coup de pied dans l’instrument, d’un geste digne de Burt Lancaster shootant dans une canette de bière. Serguei, ivre de rage, saisit alors d’un geste la Kalach’ et arrosa Alessandrov. Voronoff, ivre tout court, rigolait tout seul dans sa chaise longue en pensant au Reichstag en flammes en 1945.
Alessadrov, dans un élan héroïque, fut assez adroit pour prendre toutes les balles dans le ventre sans qu’une seule ne touchât la collection familiale d’assiettes en porcelaine. Finalement, Alessandrov tomba sur le plancher, pissant le sang de ses nombreux trous. Voronoff, pissant tout court, n’entendit pas le corps tomber puisqu’il était parti dans le jardin. Serguei regarda calmement le corps refroidir, puis pris une carafe d’eau pour se mouiller la tête. Quelle aventure ! Il transpirait comme une vache.
Il s’approcha du tourne disque pour mettre son disque préféré, les Cœurs de l’Armée Rouge chantant Petit Papa Noël, mais il ne s’aperçut pas qu’il avait encore les mains humides. Le tourne disque était mal isolé depuis le temps, et il avait en outre prit un coup de sabre lors de la prise de Sébastopol. Il s’électrocuta donc violemment, et tomba sur le sol de façon grotesque. Le bras du tourne disque se déplaça, et vint se poser sur le disque, dans un chuintement qui résonna contre les poutres noircies du plafond, puis la musique se fit entendre dans les haut-parleurs hors d’âge.
Voronoff entra dans la pièce, il vit les deux hommes sur le parquet, et se posa en soupirant à la table, songeant qu’il allait devoir se relever dans deux minutes pour aller fermer la porte de l’étable, que personne n’avait songé à fermer.
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Le bar à vodka ferme à présent ses portes !
La semaine prochaine, je vous propose ( en mode Thalassa ) de remonter les fleuves ( Ce fleuve Neva qui court du lac Ladoga à la Baltique, et la Moskova.. ) jusqu’à Moscou, pour un petit séjour dans la capitale russe. Il y aura des poèmes, de la trimbale, des petits textes écrits sur le vif, dans les tramways de la ville, dans les rue enneigées, devant la statue de Maiakovski, lors de mon séjour là bas.
A l’heure où la campagne présidentielle vire à droite toute, nos amis de Feu de prairie proposent un excellent article sur Sarkozy et le « pétainisme transcendantal ». Utile, essentiel.
France Inter vient d’être lourdement condamnée pour le licenciement de Didier Porte. La justice a considéré que ce licenciement était abusif, « sans cause réelle et sérieuse ». France Inter avait déjà été condamné pour le licenciement de S. Guillon et de F. Chatain.