Ciel, mon carbone ! L’amant-e dans le placard (2/3)

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La COP21 qui se tenait à Paris du 29 novembre au 11 décembre 2015 s’est terminée sur un accord déjà qualifié d’historique. Poisson Rouge vous propose une petite série en trois épisodes pour faire le point sur la situation climatique et vous apporter quelques infos que vous ne verrez nulle part ailleurs. Aujourd’hui deuxième épisode : l’amant-e dans le placard…

On l’a vu lors de l’épisode précédent, on est très très loin du compte en matière de lutte contre le réchauffement climatique, et l’Accord de Paris ne permet malheureusement pas de combler l’écart entre ce qui sera entrepris et ce que nécessiterait vraiment la lutte contre la hausse des températures globales moyennes. Quand on y regarde de près, comme dans le premier épisode, certains pays apparaissent plus vertueux que d’autres dans leurs ambitions de réduction d’émissions. Ainsi, certains joueraient le jeu et d’autres pas. Bien sûr, il y a la question des pays en développement, dont la spécificité est reconnue dans l’accord, mais qui devront quand même réduire leurs émissions de gaz à effet de serre le plus tôt possible. La question que l’on se pose aujourd’hui est : les pays « vertueux » le sont-ils vraiment ? N’y a-t-il pas un léger trompe-l’œil dans leur apparente « vertu », comme un-e amant-e caché-e dans le placard ?

Replaçons dans le contexte historique : on parle de mondialisation, de capitalisme globalisé. Concrètement, ça signifie que la majeure partie de ce que l’on consomme est produit loin, voire très loin de chez nous. En même temps, ça vaut mieux : on n’accepterait pas trop de porter nos t-shirt H&M 100% savoir-faire bangladais sinon. Dans le jargon, on appelle ça les chaines globales de marchandises, ou chaines globales de valeurs. Méga scoop : la production et le transport induisent des émissions de gaz à effet de serre (GHG). Conséquence : ces chaines de valeur, ce sont aussi des chaines de gaz à effet de serre. Là où le bât blesse, c’est que les négociations climatiques ne prennent pas du tout en compte la mondialisation des GHG. C’est objectivement compliqué à faire : par exemple, introduire une taxe carbone sur les importations nécessite de pouvoir quantifier précisément la quantité de CO2 « incorporé » dans chaque produit, voire dans chaque composante du produit, pour chaque produit de chaque pays.  Néanmoins, ce serait une mesure importante dans la lutte contre le réchauffement climatique, auquel le commerce international est un ardent contributeur. Le CO2 « incorporé », c’est le CO2 dont la production d’un bien a nécessité l’émission. Ce CO2 incorporé (et les autres GHG) est inexistant dans les traités internationaux sur le climat et dans les traités du commerce international. Les GHG pris en compte dans les négociations climatiques sont mesurés en approche « production » : on prend en compte les gaz à effet de serre émis sur une année sur un territoire donné (par exemple la France en 2015).

Cependant, il existe une autre façon d’estimer les émissions de GHG : celle de l’approche « consommation ». Dans cette optique, on ne va pas regarder ce qu’un pays émet sur une année, mais ce que la consommation de ce pays induit comme émission, et on va réattribuer les émissions induites par la consommation du pays à ce pays. Exemple : la France émet 100 tonnes de GHG par an, dont 70 sont destinées à sa propre consommation et 30 aux exportations. Par ailleurs, ses importations représentent l’équivalent de 50 tonnes de GHG incorporé. Dans l’optique production, les émissions de la France sont de 100. Dans l’optique consommation, elles sont de 100 – 30 + 50 = 120. L’optique consommation, c’est la prise en compte de ce qui est émis ailleurs (par exemple : en Chine) pour produire ce que l’on consomme ici, moins ce qui est émis ici pour produire ce qui est consommé ailleurs :

  • Approche production = GHG émis sur l’année x
  • Approche consommation = GHG émis sur l’année x – GHG incorporés aux exportations de l’année x + GHG incorporés aux importations de l’année x.

En gros, l’approche consommation donne notre empreinte écologique en termes de GHG (ou de matériau, ou de tout autre chose selon ce que l’on regarde). C’est là que ça devient rigolo, car si l’on analyse la situation à l’aune de l’approche consommation, les pays vertueux ne le sont plus tant que ça.

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Graphique 1. Trajectoires des émissions de CO2 (en milliers de tonne) en approche production et consommation depuis 1970 jusqu’à 2011. Source : Eora Input-Ouput Database v. 199.82.

 

Le graphique 1 nous dévoile le pot-aux-roses pour cinq grands pays capitalistes. Hormis l’Allemagne, dont la politique énergétique est en avance et dont l’économie est orientée vers les exportations, tous ces pays ont non seulement des émissions en approche consommation supérieures à leurs émissions domestiques, mais en plus leurs émissions en approche consommation sont croissantes. C’est même à une hausse continue que l’on assiste, seulement interrompue par deux grandes ruptures : l’ère des chocs pétroliers de 1973 et 1979, qui marque l’essor du capitalisme globalisé d’aujourd’hui, et la crise économique et financière globale de 2008. C’est donc essentiellement la délocalisation de la production d’une bonne partie de la consommation, notamment les industries lourdes, qui a permis la stagnation voire la diminution des émissions de GHG de pays comme la France et le Royaume-Uni. En déplaçant la production, on déplace la pollution, mais on ne la résout pas.

Le tableau 1, ci-dessous, fournit une vision d’ensemble pour les pays de l’OCDE et les BRICS pour la période récente. Il indique la part moyenne du CO2 importé dans les émissions totales de CO2 de chaque pays entre 2000 et 2011, ou, autrement dit, dans le CO2 total consommé par un pays. Par exemple, sur la période 2000-2011, 30% du CO2 consommé par la France était importé. Autrement dit : un tiers du CO2 induit par notre consommation en France est émis dans d’autres pays. À l’inverse, sur la même période, 33% du CO2 émis par la Russie l’a été pour produire ce qui est consommé ailleurs. Autrement dit : un tiers du CO2 émis par la Russie était induit par la consommation d’autres pays. Ces émissions ne prennent pas en compte le transport international, qui représentait en 2010 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre (marchandises et voyageurs). C’est là que ça vaut le coup de faire lien avec toutes les négociations en cours autour des grands accords de libre-échange entre l’Europe et les Etats-Unis, le Canada, etc. D’un côté on proclame sur tous les toits la nécessité d’un accord climatique universel et contraignant, de l’autre on négocie des accords ayant pour objectif de favoriser le commerce international, qui risquent en outre de compliquer la tâche des États dans la mise en place de politiques environnementales et qui sont de nature à les empêcher d’introduire des barrières environnementales à l’importation, diminuant assez largement la portée des politiques visant à réduire les émissions domestiques de gaz à effet de serre. Sans parler, bien sûr, de tout le spectre d’atteintes à l’environnement induites par le commerce international, qui vont bien au-delà du climat. Le capitalisme n’en n’est pas à une contradiction près, mais elles vont sérieusement commencer à se voir.

tableau ciel mon carbone 2-3

Tableau 1. Part moyenne du CO2 importé dans les émissions totales de CO2 (approche consommation) de 2000 à 2011. Attention : un signe négatif signifie qu’un pays est exportateur net de CO2. Les autres pays sont importateurs nets de CO2.

 

Teaser : dans l’épisode final, Poisson Rouge dévoilera le secret des origines du réchauffement climatique. Indice : contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne vient pas du ciel. Capitalisme et lutte des classes seront de la partie.

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4 commentaires sur “Ciel, mon carbone ! L’amant-e dans le placard (2/3)

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