Tout n'est pas bon dans le nippon

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Après un faux départ dans les années 80, la culture japonaise a fait un retour fracassant en France au début des années 2000, avec les mangas comme tête de pont. Entre 2000 et 2002, le public français a l’occasion de découvrir des séries qui font alors un carton au Japon, largement mérité au vu des qualités narratives et de dessin qu’elles présentent. Parmi celles-ci, citons simplement One Piece (meilleure bande dessinée du monde, faut-il le rappeler ?), Hunter x Hunter, Hikaru no Go ou 20th Century Boys. Evidemment, ça change des Goldorak et des Bioman du grand frère, et le contraste avec les séries pourries (il faut arrêter de se voiler la face, les nostalgiques du fond, là bas) des années 80 ne fait que renforcer le succès que rencontre immédiatement le format en France.

Commence alors ce qu’on pourrait appeler un âge d’or du manga en France. Le marché vient à peine de s’ouvrir, mais offre des perspectives de croissance hallucinantes. La plupart des éditeurs de bande dessinée se lancent dans l’aventure, et on voit débarquer en France non seulement des séries de qualité alors qu’elles sont encore en cours de publication au Japon (ce qui n’était jamais arrivé jusqu’alors) mais aussi des traductions des grands classiques du genre, de Tezuka à Miyazaki, en passant par Otomo. Avec le catalogue, c’est aussi le public qui s’élargit, et le manga passe de lubie d’adolescent boutonneux au statut d’art à part entière. Bref, à ce moment-là, tout va pour le mieux, et on a même l’impression que ça pourrait durer.

Des arguments de vente efficaces...

Sauf que. La réserve de chefs d’œuvre n’est évidemment pas inépuisable. Et alors que les gros éditeurs pouvaient se permettre de limiter leur catalogue à quelques séries au succès phénoménal, toute une série de petits éditeurs ont débarqué sur le marché, achetant à bas prix les droits de séries plus pourraves les unes que les autres pour en inonder les rayons. Au programme ? Scénarios indigents, dessin douteux, qualité d’édition pourrie, mais un argument de vente imparable : des héroïnes aux gros seins dont on peut voir les petites culottes toutes les deux cases. Niveau artistique, on cherche encore une échelle qui permette vraiment de mesurer l’abîme de nullité dans lequel nous plongent toutes ces tristes publications. Mais au niveau économique, le manga continue de marcher du feu de dieu, et rattrape la bonne vieille bande dessinée franco-belge, aussi bien en termes de tirage que de chiffre d’affaires. Dès lors, un cercle vicieux s’enclenche et de plus en plus de merdes envahissent les étagères qui n’en demandaient pas tant, les pauvres.

Comment expliquer ce succès public alors qu’objectivement, 80% de la publication manga des quatre ou cinq dernières années ne mérite qu’une seule chose : la poubelle, puis l’incinérateur ? Eh bien, c’est en fait assez simple. Le succès des belles séries de 2000-2002 a tout naturellement suscité un intérêt grandissant pour le Japon, qui s’est bien vite transformé en une fascination hallucinante. Dès lors, tout ce qui était estampillé Nippon ne pouvait décemment pas être considéré comme mauvais. « Bin non, tu comprends rien, c’est juste leur exubérance naturelle qu’ils ne peuvent pas exprimer normalement parce que leur société est trop cadrée qu’ils font passer dans leur dessin. Mais toi t’est pas assez ouvert d’esprit pour pouvoir être touché par leur exotisme et leur orientalité », nous assènent les Japo-niais (qui évidemment sont tous des spécialistes de la « culture japonaise qu’est trop profonde et trop originale« ) à longueur de journée pour tenter de justifier le fait qu’ils lisent « Jeux de demoiselles » pour autre choses que les scènes proto-hentai.

Puisqu'on vous dit que c'est profond, les mangas...

Si vous pensiez avoir touché le fond, attendez un peu. Parce que nos admirateurs nippophiles béats ne se sont malheureusement pas contentés de la Bande Dessinée, ils s’en sont aussi pris à la musique. La J-Pop, qu’ils appellent ça. Pour résumer le principe rapidement et objectivement : un entrepreneur très bien inspiré s’est un jour dit qu’il allait simplement prendre le top 50 japonais et qu’il allait importer ça en France, et que forcément ça allait marcher. Et ça a marché, d’autant plus facilement que souvent les artistes qui vendent le plus au Japon sont aussi les interprètes des génériques des adaptations en dessin animé des mangas à succès (qu’on trouvait donc aussi en France). Bref, à la limite, pourquoi pas, sauf qu’on a vendu ça en le présentant comme le nec plus ultra de la qualité musicale.

Imaginez un français qui se pointe au Japon et qui vend aux gens Mylène Farmer, Enrique Iglesias et René la Taupe (eh ouais, c’est ça le top 10 des ventes singles en France, triste hein ?) en présentant ça comme le summum de la créativité musicale à la française. Tout le monde se fout de sa gueule et le renvoie chez maman avec un coup de pied au cul. Que pensez vous qu’il arriva avec la même merde qu’on a fait venir du Japon ? Tout le monde s’est jeté dessus en criant au génie. De quoi se tirer une balle franchement.

Sans déconner, en voyant ça, comment on peut s'attendre à de la qualité musicale ? Tout le budget est forcément passé en chirurgie esthétique...

Attention, je n’interdis pas au gens d’écouter un petit Morning Musume ou un Nat-chan, voire du Ayu, de temps en temps, de la même façon qu’on a tout à fait le droit d’écouter les Black Eyed Peas et Lady Gaga. Seulement, il faut avoir un minimum de sens critique et surtout ne pas perdre de vue le fait qu’objectivement, musicalement et artistiquement, ce sont des grosses bouses. En fait, ce qui m’attriste, c’est que derrière tout ça, je suis certain qu’il y a des artistes de talent qu’on ne verra malheureusement jamais.

Assez ironiquement, d’ailleurs, sous prétexte de nous faire goûter à l’exotisme du pays du Soleil Levant, on se contente finalement en général des extrêmes de la production : le bas de gamme dégueulasse, pas cher à importer, ou le blockbuster sans âme qui marchera à coup sûr, d’autant plus qu’on a collé un rond rouge sur fond blanc dessus. Bref, c’est le royaume du zéro prise de risque.

C'est quand même autre chose, non ?

Le cas le plus flagrant est sans aucun doute celui des jeux vidéos. Ne nous viennent du Japon que les énormes blockbusters : Mario, Street Fighter, Final Fantasy. S’il n’y a vraiment rien à redire niveau qualité, on peut quand même légitimement demander un peu plus d’originalité qu’une deux-centième évolution de la même franchise (une sorte de syndrome Pokémon si on veut). D’autant plus qu’à côté de ça, des jeux qui sont pourtant unanimement considérés comme des chefs d’œuvre (Seiken Densestu 3…..) n’ont jamais vu le jour en France simplement parce qu’ils sortent un peu des sentiers battus. Heureusement, de temps en temps, un petit bijou comme Bayonetta arrive à passer à travers les mailles du filet, et on peut enfin goûter à ce qui est vraiment bon dans le nippon : le baroque totalement barré et assumé.

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2 commentaires sur “Tout n'est pas bon dans le nippon

  • Hmm pas mal l’article, 2 petits oubli:
    Premièrement le meilleur mangaka, c’est taniguchi, et d’assez loin en terme de qualité de dessins et de scénario. Il à même gagné un prix à Angoulême.
    Secondement, le monde de l’edition du manga ne fait que suivre le monde de l’édition de BD, qui publie aussi en grande quantité des séries pas top, (ce qui est le cas depuis toujours en fait), et pire, s’organise au niveau marketing autour de « noms » pour mieux les vendre ( Lanfeust de Soleil, par ex.).
    Enfin, un peu d’indulgence, car de la même façon qu’on regarde avec interet un rambo 3 ou american pie 42 de temps en temps, pour ce qu’ils montrent sur la culture qui l’a produit, on lira avec intérêt des veilles BD des années 80 parodiquement sf de pacotille, et on lira des manga bas de gamme, car il en dise aussi long sur le Japon!

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  • Ping : Les liens de la semaine : Juif, mètre-étalon de la douleur ; vancouverisme et mangas | Sur Le Feu

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